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Réflexions et retours d'expérience.

La concep­tion univer­selle de produits intui­tifs.

4min de lecture

L’in­tui­ti­vité relève, entre autres, de la psycho­lo­gie de la percep­tion, et peut être rappro­chée de la notion d’af­for­dance. Mais si ces termes sont très appré­ciés et appré­ciables, la réalité est un peu plus nuan­cée, notam­ment par les typo­lo­gies d’uti­li­sa­teurs.


Lors du FLUPA UX day, j’ai eu le plai­sir d’as­sis­ter à la présen­ta­tion « Démarche de concep­tion de produits intui­tifs » d’Andréa Boisa­dan, docto­rante dans un studio spécia­lisé dans la concep­tion de systèmes acces­sibles. Et ce sujet est d’au­tant plus inté­res­sant qu’il a été traité à plusieurs reprises au cours des deux jours de l’évè­ne­ment.

Photo du titre: Design de produits intuitifs

La concep­tion univer­selle est une démarche éthique, permet­tant à tout un chacun d’ac­cé­der et d’uti­li­ser un service, quelques soient ses capa­ci­tés physiques et cogni­tives. Cepen­dant, cette démarche est expo­sée à quelques nuances, non négli­gea­bles…

L’in­tui­ti­vité : un para­digme

Tout comme la notion d’ac­ces­si­bi­lité, l’in­tui­ti­vité est un para­digme auquel nous pouvons donner plusieurs défi­ni­tions :

  1. Dans le langage courant, cette notion fait appel à l’inné. Des recherches ont par ailleurs été menés sur le sujet en présen­tant des inter­faces à une typo­lo­gie d’uti­li­sa­teurs ne dispo­sant pas des connais­sances suppo­sées requises à son utili­sa­tion. Mais ces résul­tats peuvent être variables, en fonc­tion du système exposé et des carac­té­ris­tiques des utili­sa­teurs; Ce qui nous amène à la seconde défi­ni­tion.

  2. Dans un cadre plus scien­ti­fique (notam­ment en litté­ra­ture), l’in­tui­vité implique davan­tage les acquis, décrite via l’af­for­dance par Gibson (1979), puis Norman (1988). Cette défi­ni­tion implique notam­ment les expé­riences anté­rieures, les diffé­rences indi­vi­duelles et la simi­la­rité avec d’autres systèmes.

Le choix de la défi­ni­tion néces­site par consé­quent une impor­tante réflexion quant au point de départ d’une démarche de concep­tion univer­selle. Il faut égale­ment savoir que l’in­tui­ti­vité d’une inter­face fait égale­ment appel à des trai­te­ments non conscients qu’il est plus diffi­cile d’ana­ly­ser dans une démarche de concep­tion.

Une hypo­thèse éthique

La démarche expo­sée lors de cette présen­ta­tion tend à se baser sur l’inné, impliquant l’hy­po­thèse suivante :

Conce­voir initia­le­ment un système intui­tif pour un public cible exposé à des défi­ciences physiques ou cogni­tives rend le dit système intui­tif à l’en­semble des utili­sa­teurs.

Si on part de ce prin­cipe, on consi­dère donc que l’in­tui­ti­vité repose sur l’inné. Mais il faudra tout de même admettre que les acquis jouent un grand rôle dans l’in­tui­ti­vité d’un système (notam­ment si il est complexe).

La réalité de la pratique

Il est vrai que prendre en compte les carac­té­ris­tiques d’une typo­lo­gie parti­cu­lière permet d’im­pliquer l’en­semble des utili­sa­teurs puisque la percep­tion des uns se rappro­chera de celle des autres.

Forcé­ment ?! Non, bien sûr. Ceux qui ont été amenés à restrans­crire la théo­rie acquise lors de leur forma­tion vers la pratique le savent : entre les briques théo­riques et le mur de la réalité, il y a le mortier des nuances. Et ce dernier est la raison même de nos métiers. Si nous pouvions auto­ma­ti­ser la gestion des nuances, nous n’exis­te­rions pas.

Quoiqu’il en soit, et outre ma méta­phore en maçon­ne­rie, le postu­lat de base reste inté­res­sant dans une démarche de concep­tion de systèmes.

Un problé­ma­tique écono­mique

Bien entendu, une telle démarche n’est pas exemp­tée des problé­ma­tiques de notre système écono­mique. Le coût (écono­mique et humain) initial d’une telle pratique reste plus impor­tant que celui d’une démarche clas­sique.

L’ac­cueil et le dérou­le­ment des tests auprès du public cible peut, par exemple, deman­der des aména­ge­ments parti­cu­liers.

@« Il est l’or mon segnor … » – La Folie des Gran­deurs

Il n’em­pêche que la concep­tion univer­selle apporte une plus value qui n’est pas prise en compte initia­le­ment. Or, nombreux sont les projets que nous sommes amenés à retra­vailler du fait d’omis­sions ou de refus lors du recueil des besoins, des inter­views explo­ra­toires, ou de l’ac­com­pa­gne­ment client.

D’ailleurs, pour souli­gner cette problé­ma­tique, je ne peux que citer Carine Lalle­mand qui, moins d’une heure aupa­ra­vant, nous expo­sait la chose suivante (corri­gez moi si me je trompe) : « l’ab­sence d’ex­pé­rience utili­sa­teur, c’est une occa­sion de concep­tion ratée. »

Une démarche à réflé­chir

Si notre travail permet­tait de répondre à des besoins, d’ap­por­ter une expé­rience mémo­rable, et qu’en plus il soit de qualité et apporte une valeur éthique, j’en serai très satis­fait. Je dirais même plus : je serais très heureux d’ap­por­ter cette pierre à l’édi­fice.

Cepen­dant, la mise en pratique d’une telle démarche est un parcours semé d’em­bûches. Il y a certes le problème écono­mique, que certains socié­tés trans­forment en cheval de bataille. Mais c’est un marché de niche que toutes les socié­tés n’oc­cupent pas (et dont la plupart ne se préoc­cupent même pas).

Sur la démarche même, il y a une ques­tion que je me pose, et que je regrette de ne pas avoir posé à la fin de la présen­ta­tion : Les produits conçus au travers de cette démarche sont-ils aussi béné­fiques que cela a été dit pour l’en­semble des utili­sa­teurs ? Ou émettent-ils égale­ment des bruits pertur­ba­teurs dans l’uti­li­sa­tion du dit produit ?

Loin de moi l’idée d’être scep­tique, et en connais­sance de cause que de tels produits subissent une adap­ta­tion entre leurs prémisses (public ciblé défi­cient) et leur mise sur le marché (tous utili­sa­teurs confon­dus), j’ai­me­rai cepen­dant accé­der à plus de résul­tats de recherche concer­nant le sujet.

Une métho­do­lo­gie à surveiller du coin de l’oeil, donc 😉.

Sébastien ALEXANDRE